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Une identité numérique peut-elle fonctionner au-delà des frontières ? Le test du programme WURI en Afrique de l’Ouest
Marc A·19 octobre 2026·5 min
À Kouatena, dans le nord-ouest du Bénin, l’avenir scolaire de Simplice, 11 ans, était fragilisé par l’absence d’acte de naissance. Selon un reportage de la Banque mondiale publié en mai 2026 , l’obtention de sa carte « C’est Moi » a facilité les démarches nécessaires pour présenter son certificat d’études primaires. Derrière les bases de données et les équipements biométriques, l’identification répond ainsi à une difficulté très concrète : pouvoir prouver qui l’on est pour accéder à un service essentiel.
Le programme WURI — West Africa Unique Identification for Regional Integration and Inclusion — cherche à élargir cette possibilité. Soutenu par la Banque mondiale, il accompagne la construction de systèmes nationaux d’identification tout en préparant leur reconnaissance entre pays participants. L’enjeu est de faire de l’identité une infrastructure de confiance au service de l’inclusion et de l’intégration régionale.
Une preuve d’identité distincte de la nationalité
Le cadre du programme WURI repose sur l’identification dite « de base ». Celle-ci permet d’établir une identité unique et de fournir un justificatif reconnu par les autorités, utilisable dans les relations avec les administrations et les prestataires de services.
Cette approche distingue l’identification d’une personne de la détermination de son statut juridique. Elle vise à créer une référence commune pour vérifier son identité, à laquelle différents services peuvent ensuite se rattacher.
Cette distinction prend une importance particulière dans un projet régional. Identifier une personne, reconnaître son justificatif dans un autre pays et déterminer les droits auxquels elle peut prétendre constituent trois décisions différentes. Une architecture numérique doit préserver cette séparation pour éviter des attentes que les règles nationales ne permettraient pas de satisfaire.
Au Togo, ouvrir l’enregistrement aux personnes sans documents
Le projet e-ID Togo illustre cette logique. Selon les modalités présentées par l’Agence nationale d’identification , l’enregistrement est gratuit et ouvert à toute personne résidant au Togo, indépendamment de sa nationalité. Il permet l’attribution d’un Numéro d’identification unique — NIU.
L’ANID précise que ce numéro constitue une preuve d’identité, sans attester de la citoyenneté togolaise. Il coexiste avec la carte nationale d’identité.
Le dispositif prévoit également une procédure pour les personnes dépourvues de documents : leur inscription peut s’appuyer sur au moins deux témoins répondant aux conditions fixées par l’agence.
Cette possibilité répond à une difficulté fondamentale. Exiger systématiquement un document préalable pour délivrer une première preuve d’identité risquerait de maintenir l’exclusion des personnes que le programme cherche précisément à atteindre. La qualité de la procédure de témoignage, sa compréhension par les agents et son accessibilité deviennent donc déterminantes.
Au Bénin, des résultats nationaux déjà visibles
Au Bénin, les données rapportées par la Banque mondiale donnent une mesure du déploiement. À la fin de mai 2025, plus de 7,7 millions de personnes disposaient d’un Numéro personnel d’identification, et plus de 6,1 millions de certificats avaient été délivrés gratuitement.
Le même reportage présente le parcours de Pélagie Sagbo, commerçante d’huile de palme à Adjarra. Elle explique avoir pu obtenir un prêt et ouvrir une boutique après avoir reçu sa carte « C’est Moi ». Ces témoignages illustrent l’utilité d’un justificatif reconnu pour franchir certaines étapes administratives et financières.
Le nombre de personnes enregistrées reste toutefois une mesure de couverture. Pour apprécier les effets économiques du dispositif, il faut aussi observer son utilisation : démarches effectivement réalisées, délais réduits, coûts évités et difficultés rencontrées par les usagers.
La reconnaissance transfrontalière reste un chantier
Le 11 mars 2026, la Commission de la CEDEAO et la Banque mondiale ont réuni le 18ᵉ comité de coordination du programme WURI, avec les représentants de cinq pays participants : le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Niger et le Togo.
Le communiqué officiel de cette réunion confirme l’objectif de développer des systèmes inclusifs et interopérables, ainsi que la reconnaissance mutuelle des justificatifs d’identité. Il décrit un travail de coordination et d’harmonisation ; il ne permet pas de conclure qu’un dispositif transfrontalier généralisé fonctionne déjà pour tous les services.
Pour un futur usage entre le Togo et le Bénin, par exemple, plusieurs conditions devraient être réunies : pouvoir vérifier l’authenticité du justificatif, savoir quelle institution garantit cette vérification et disposer d’une règle autorisant son acceptation pour le service demandé.
Même lorsque ces conditions sont remplies, la reconnaissance de l’identité ne détermine pas automatiquement l’éligibilité à une prestation. Cette dernière demeure une question distincte, à régler par les textes et les accords applicables.
Prévoir une solution lorsque la technologie échoue
La biométrie peut contribuer à limiter les inscriptions multiples et à sécuriser la vérification d’identité. Elle comporte aussi des difficultés d’utilisation.
Le guide ID4D de la Banque mondiale sur les données biométriques souligne que certaines personnes, notamment des travailleurs manuels, des personnes âgées ou des personnes en situation de handicap, peuvent rencontrer des obstacles lors de la capture ou de la reconnaissance de leurs caractéristiques biométriques.
Le guide recommande des méthodes alternatives de vérification, des procédures de traitement des exceptions et des mécanismes de recours pour éviter qu’un échec technique prive une personne d’un service auquel elle a droit.
Pour WURI, cette exigence doit accompagner chaque étape du déploiement. Un système crédible doit permettre à l’usager de résoudre un problème d’identification, avec une procédure compréhensible et une responsabilité institutionnelle clairement établie.
Protéger les données pour construire la confiance
La reconnaissance régionale soulève enfin une question sensible : quelles informations peuvent être consultées, par qui et pour quelle finalité ?
Les Principes sur l’identification pour un développement durable préconisent une protection de la vie privée dès la conception des systèmes. Ils insistent notamment sur la limitation des données collectées et divulguées, la sécurité des échanges et la transparence des règles d’utilisation. L’interopérabilité doit rester encadrée par les lois applicables et des garanties techniques adaptées.
Pour les débats de l’Africa Digital Forum, WURI offre ainsi un sujet précis : comment passer de l’enregistrement national à des usages régionaux vérifiables, tout en protégeant les personnes ?
Les prochaines avancées gagneraient à être évaluées à partir d’indicateurs concrets : services acceptant effectivement les justificatifs, transactions transfrontalières réalisées, taux d’échec de vérification et délais de résolution des réclamations.
La réussite du programme se mesurera dans ces situations quotidiennes : une démarche accomplie, un service accessible, une erreur corrigée. C’est à cette échelle que l’identité numérique pourra donner une réalité tangible à l’intégration ouest-africaine.
MA
Marc A
Africa Digital Forum
